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Hector Zazou s’en est allé, des suites d’un cancer, un an jour pour jour après Jean-François Bizot...
L’extraordinaire parcours de ce musicien (et journaliste) exceptionnel, dont la route a souvent croisé celle d’Actuel et de Nova, réclamait plus qu’une brève. Voici donc un hommage venu du fond du cœur.
"Les Anglais ont Peter Gabriel, les Américains David Byrne, les Français Hector Zazou", écrivit un jour Bizot. Une phrase souvent reprise dans les bios de Zazou, de même que cette citation d’Hector lui-même : « A quoi sert la musique, si ce n’est à changer le monde ? ».

Hector Zazou, de son vrai nom Pierre Job, naît en Algérie en 1948. Puis sa famille s’installe à Marseille, et c’est là qu’il a forme, avec son ami Joseph Racaille, le groupe de rock soixante-huitard judicieusement nommé Barricades, où Zazou joue de la guitare basse. Le collectif se scinde est c’est sous le nom de Barricades 2 que j’assiste à leur premier (et à ma connaissance unique) concert parisien en 1971. Enthousiasmé par leur pêche, leur drôlerie, leur excentricité, je les encense aussitôt dans Actuel, où je défends alors farouchement tous les groupes « underground ». Ainsi commence notre amitié.
Bientôt, Hector m’envoie un article, un vrai scoop : Barricades 2 revient d’une tournée en Yougoslavie, la première tournée d’un groupe français à l’étranger ! Mais l’article ne passe pas, je trouve qu’il manque singulièrement de détails vécus. On s’en explique au téléphone. Il m’avoue alors que c’était un canular. Sacré Zazou !
Après Barricades, Zazou et Racaille fondent un groupe à la brève existence, Roquet et ses Lévriers Basanés. Puis ils sortent, en 1976 et 1978, deux disques en duo sous le nom de ZNR qui stupéfient leur ancien public : désormais leur son doit plus à Erik Satie qu’à Captain Beefheart. Acoustique, avec piano, guitare sèche, violons, flûtes ou clarinettes, ils font une musique de chambre raffinée, charmeuse et discrètement drolatique. Ensuite, séparation définitive des deux compères, et Zazou s’installe à Paris. Avec sa compagne de l’époque, Jeanne Folly, ils vivent un moment dans le phalanstère de Bizot à Saint-Maur, et enregistrent ensemble un disque incroyable (et introuvable aujourd’hui), « La perversita », sur des textes de Bayon, épouvantablement obscènes.

Un Z comme Zazou
Pour un temps, Hector Zazou le musicien cède la place à Pierre Job, le journaliste, et devient rédacteur en chef adjoint d’Actuel version 2, le magazine des « jeunes gens modernes » et des grands reportages aux quatre coins du monde. Pierre accompagne Jean-François dans son périple au Congo et au Zaïre. Leur coup de foudre aura un énorme retentissement sur le succès de la musique africaine en France. Alors, Pierre redevient Hector et crée avec le Zaïrois Bony Bikaye les premiers disques électro franco-africains. Zazou-Bikaye sortiront, entre 1983 et 1990, trois albums et des remixes sur le bouillant label belge Crammed du musicien Marc Hollander, qui restera jusqu’au bout son ami fidèle.
Dans les années qui suivent, Hector Zazou élargit sa palette d’une façon rarement égalée. Gourmand de toutes les musiques de tous les pays, il peut aussi bien nous la faire néo-classique (« Géologies », sur Crammed), ou électrifier les chants traditionnels – sa collaboration avec les Nouvelles Polyphonies Corses, en 1991, lui vaut une Victoire de la Musique. Puis c’est « Sahara Blue » en 1992, des textes de Rimbaud lus par Gérard Depardieu et Richard Bohringer, avec une hallucinante brochette de musiciens et chanteurs invités, entre autres John Cale, Bill Laswell, Ryichi Sakamoto, Khaled, Lisa Gerrard ou David Sylvian.
En 1994, il fait chanter Björk, Suzanne Vega ou Siouxsie sur « Chansons des mers froides ». Suivra une kyrielle d’albums époustouflants où, comme musicien ou réalisateur-arrangeur, il travaille avec la Mongole Sainkho, la Tibétaine Yungchen Lhamo, l’Ouzbèque Sevara Nazarkhan, la Suissesse Laurence Revey, le pianiste anglais minimaliste Harold Budd, le trompettiste norvégien Nils Petter Molvaer, le guitariste crimsonien Robert Fripp et mille autres pointures. Il compose pour le quatuor à cordes Balanescu, écrit des musiques pour des classiques du cinéma muet, Eternel amoureux des voix féminines, il offre ses orchestrations soyeuses à Jane Birkin, Lisa Germano ou Laurie Anderson sur son disque « Strong currents » en 2004. Son dernier album, « Corps électriques », paru début 2008, marque un retour au rock déjanté. Et le suivant, posthume, sortira le 6 octobre chez Crammed : ce sera « In the hall of mirrors », enregistré à Bombay avec des musiciens indiens.

Le voyage de ce grand nomade des musiques aurait pu continuer à l’infini. La vie en a décidé autrement. Nous avons perdu un musicien unique au monde, et aussi un homme exquis. Hector / Pierre parlait toujours d’une voix très douce et affectueuse, un petit sourire en coin. En studio, on dit aussi qu’il était exigeant et autoritaire – en tout cas il savait obtenir exactement ce qu’il voulait.

Lors de la cérémonie funéraire, il y eut un instant magique et bouleversant. Sa dernière campagne, une jeune chanteuse, Lidwine de Royer, entonna a capella, d’une voix pure et aérienne, une des chansons favorites d’Hector, « The river of no return », jadis fredonnée par Marilyn Monroe dans le film du même nom, « La rivière sans retour ». Ensuite, d’une brève conversation avec Lidwine, je retiens ces quelques mots très doux : « Hector s’inquiétait souvent de notre différence d’âge. Il me disait : « Et si je meurs d’un cancer ? ». Il en avait une sorte de prémonition. Je lui répondais : eh bien, je serai à tes côtés jusqu’au bout. » Et c’est bien ce qu’elle fit. Hector s’en est allé dans l’amour. Et tous ceux qui se trouvaient dans la chapelle l’aimaient aussi du plus profond du cœur. C’est sans doute la meilleure façon de vivre « The End »…
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